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L’intelligence artificielle n’existe pas !


Luc Julia - L'intelligence Artificielle - credit photo - la voix du Nord

Avec Olivier de Conihout, fondateur et DG de L’Espace Dirigeants, j’organise des voyages dans la Silicon Valley. Nous avons rencontré de nombreux experts et notamment Luc Julia, Vice-Président et directeur de l’innovation chez Samsung et également co-créateur de Siri. Au moment où qu’une étude d’Oxford estime que près de 47 % des emplois américains sont menacés par l’intelligence artificielle, Luc Julia, directeur de l’intelligence artificielle et Samsung et l’inventeur de SIRI soutient une thèse pour le moins iconoclaste : l’intelligence artificielle n’existe pas. Pourquoi ?

Présentation de Luc Julia, le cocréateur de Siri

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Luc Julia qui a fait toute sa carrière entière dans l’intelligence artificielle. Luc Julia a connu tout aussi bien le monde de la recherche, notamment au CNRS que le monde de l’entreprise. Il a à la fois travaillé chez Apple où il s’est largement impliqué dans l’invention et le développement de Siri. Aujourd’hui, il est Vice-Président de la R&D de Samsung. Auteur de L’intelligence artificielle n’existe pas ! (First Édition, 2019), il a également déposé de nombreux brevets qui portent sur les réseaux neuronaux, les systèmes experts, et l’apprentissage statistique.

L’idée que l’on se fait de l’intelligence artificielle est erronée

Selon Luc, ce n’est pas tellement que l’intelligence artificielle n’existe pas, mais c’est plutôt que l’image que l’on s’en fait qui est erronée. Pour le dire autrement, ce qui n’existe pas, ce sont des machines qui seraient dotées d’une conscience propre et qui sur l’ensemble de l’éventail des capacités cognitives se montreraient plus compétentes que l’être humain. Par exemple, Terminator demeure à tout jamais une créature de fiction ; le film Her ne dépeint pas non plus une réalité qui pourrait se matérialiser à moyen terme ou à long terme.

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De la même manière, la voiture autonome de niveau cinq — c’est-à-dire celle qui parvient à conduire dans toutes sortes de circonstances, y compris, pour les Parisiens, à la place de l’Étoile — n’adviendra jamais.

Et pourtant, il y a de nombreux experts comme Elon Musk et Laurent Alexandre qui soutiennent que l’intelligence artificielle va se substituer à l’être humain. Ainsi, Benjamin Hue, journaliste chez RTL note que « Elon Musk considère l’intelligence artificielle comme une menace pour l’humanité. Selon lui, l’homme devra forcément fusionner avec la machine s’il souhaite rester compétitif ». Mais il y a un désaccord profond avec Luc Julia.

Brève histoire de l’intelligence artificielle

Le Test de Turing

En octobre 1951, Alain Turing met au point un test pour mesurer l’intelligence de ses machines. Il estime qu’un jour celle-ci devrait surpasser les capacités humaines. Alors, il se demande comment il pourrait comparer l’intelligence de la machine avec celle de l’être humain. Son instinct l’amène à se poser la question de ce qu’est l’intelligence. Mais, il constate rapidement que depuis les premières tentatives aristotéliciennes de définition de l’intelligence, il y a plus de 23 siècles, les penseurs ne sont toujours pas parvenus à un consensus en la matière. Au lieu de poursuivre l’investigation philosophique, il met au point le test qui porte son nom. Dans ce test, on dispose de trois salles. 

  • Dans la première salle, on trouve un jury chargé de poser des questions et de distinguer l’intelligence humaine de celle de la machine
  • Dans une autre salle, on trouve une machine dont la mission consiste à se faire passer pour une intelligence humaine
  • Enfin, dans une dernière salle, on trouve un être humain
Le Test de Turing
Le Test de Turing

Le jury ignore qui se trouve dans quelle salle. Mais il est chargé de poser des questions et pour chacune de celle-ci, il reçoit deux réponses. Il doit distinguer celle de la machine et celle de l’être humain. Une fois que le jury a délibéré, on procède aux vérifications. 

  • Si le jury a vu juste, alors, la machine n’est pas parvenue à se faire passer pour l’être humain. Dans ce cas-là, la machine ne peut pas prétendre disposer d’une intelligence similaire à celle de l’être humain.
  • Si, en revanche, le jury s’est trompé, cela signifie qu’il a confondu machine et être humain. Cela implique également que la machine a réussi à se faire passer pour un être humain. Et donc, on peut considérer que cette machine est capable de simuler l’intelligence humaine. Elle est dotée d’une intelligence artificielle.

La naissance de l’expression de l’intelligence artificielle

Mais, ces quelques années plus tard, en août 1956, que le terme d’intelligence artificielle apparaît pour la première fois dans un campus américain, à Dartmouth, sous la plume de Marvin Minsky et John McCarthy.

Beaucoup ont cru au potentiel de l’intelligence artificielle. Mais celle-ci ne s’est pas toujours réalisée au point que le domaine a connu trois hivers — ces périodes de désillusion et de découragement où les investissements sont réduits, la recherche également, et où les sceptiques paraissaient plus nombreux que les promoteurs de la technologie.

L’intelligence artificielle n’existe pas : son histoire est jonchée de supercheries…

Le jeu d’échecs

dès le début du XIXe siècle, une machine à jouer aux échecs défraie la chronique en battant à la fois Benjamin Franklin, Napoléon, et d’autres joueurs d’échecs patentés. Mais, un jour, un participant plus curieux que d’autres s’intéresse au mode de fonctionnement de cet étrange objet qui ressemble à un cube d’une hauteur d’un demi-homme. Il l’ouvre et découvre un certain nombre de compartiments. Et, il voit, au fond, une trappe. Il ouvre et c’est là qu’il trouve un nain. Voici la supercherie enfin révélée au monde entier. Ce n’est pas une machine qui joue aux échecs. C’est un homme.

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Toutefois, un siècle et demi plus tard, le triomphe de la machine est indéniable. Lorsque la machine d’IBM, Deep Blue, bat le champion du monde des échecs, Garry Kasparov, il apparaît que le potentiel de l’intelligence artificielle est réel. Selon, Luc Julia, une telle analyse est fausse. Car, le jeu d’échecs est modélisable dans son intégralité. Cela veut dire qu’il y a un nombre de coups est fini aux échecs, lequel ne peut dépasser de l’ordre de discuter 10 puissance 56. Par conséquent, la machine IBM n’est qu’une gigantesque calculatrice qui compare l’ensemble des coups possibles. Et ce faisant, elle modélise différents scénarios de parties et choisit le coup qui l’emmène vers la meilleure situation. À l’inverse, Garry Kasparov avec ses seules facultés humaines ne peut anticiper une vingtaine de coûts à l’avance. Dans ces conditions, la machine surpasse l’être humain. On voit bien que même si elle triomphe de l’homme, la machine ne comprend rien aux échecs, puisqu’elle réduit le jeu au calcul. Elle ne saisit ni ses concepts majeurs ni le sens des principes stratégiques qui la gouvernent. En d’autres termes, l’ordinateur n’est pas intelligent : l’intelligence artificielle n’existe pas.

Le jeu de Go

Mais, une autre compétition a également marqué les esprits. Cette fois-ci, en 2016, près de 20, la machine de Google DeepMind s’attaque aux champions du monde du jeu de Go. Modéliser l’ensemble demeure impossible puisque le nombre des combinaisons est supérieur à 10 puissances 750. Dans ces conditions, on procède à un choix technologique différent. La machine a recours aux statistiques plutôt qu’aux systèmes experts. À un moment donné, en particulier, la machine surprend en jouant un coup qui paraît dénué de sens. Déstabilisé, le champion du monde croit que c’en est fini et qu’il s’oriente vers la victoire. Mais c’était sous-estimé l’utilité des statistiques. Car ce coup va s’avérer très pertinent. Et c’est ainsi que la machine domine de l’être humain.

Mais, cette démonstration de force de la machine ne permet pas de conclure qu’elle est dotée d’une quelconque intelligence. Ce qu’elle sait faire c’est effectuer des calculs statistiques en grand nombre. Mais encore une fois, elle ne comprend rien au jeu de Go. De nouveau, l’ordinateur n’est pas intelligent : l’intelligence artificielle n’existe pas.

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L’intelligence artificielle n’existe et… la voiture autonome de niveau 5 ne verra jamais le jour  !

Autre exemple qui devrait finir de convaincre que l’IA reste une supercherie : la véhicule autonome. Celle-ci ne peut fonctionner que dans un environnement qui correspond à ce que ces programmeurs avaient en tête. Ainsi, les autoroutes sont des lieux de conduite relativement contraints. À l’inverse, la place de l’Étoile à Paris apparaît comme étant ardue. D’abord parce que le Code de la route n’y est jamais respecté. Ensuite, parce que lorsqu’une voiture double une autre, ce n’est jamais en vertu des règles de conduite, mais plutôt en fonction de négociations entre les automobilistes, par l’intermédiaire de leurs rétroviseurs rétrospectifs. Dans ces conditions, mettre une voiture autonome à la place de l’Étoile aboutirait à ce que celle-ci arrête, tout simplement. Pourquoi ? Parce qu’elle ne peut pas exécuter le programme pour laquelle elle fut construite. Et si les conducteurs estiment que la place de l’Etoile est complexe, conduire à Bangalore, le serait encore plus comme le note Paul Loubière, Grand Reporter chez Challenges.

Même la conduite sur autoroute peut s’avérer pour le moins étrange. En effet, un jour, Waymo a mis en ligne l’ensemble de la dizaine de millions de kilomètres qu’ils ont parcouru. Un beau matin, l’automobile avance vaillamment sur autoroute dans un ciel dégagé sur une voie qu’il est également. Tout laisse supposer qu’elle devrait poursuivre au même rythme. Et pourtant, elle marque un arrêt rapide. Et, voici que la voiture se remet en route, se déplace quelques mètres et s’arrête de nouveau, et voici que ce même processus se réitère plusieurs fois. Or, on ne trouve de véhicules ni devant, ni derrière. Il n’y a pas non plus de feu rouge. Le bon sens voudrait poursuivre la conduite. Mais, sur l’épaule de l’autoroute, on aperçoit quelques ouvriers dont l’un porte un panneau-stop. L’automobile a donc reconnu ce panneau-stop et s’est arrêté comme elle l’est programmée pour le faire. Bien évidemment, aucun programmeur n’avait pu imaginer le cas d’un ouvrier qui se promènerait sur l’épaule de l’autoroute avec un panneau-stop. Cet exemple est tout à fait illustratif des limites de l’intelligence artificielle. Celle-ci n’est capable que d’exécuter ce qui lui est demandé. Rien de plus. En aucun cas ne peut-elle appréhender son environnement.

D’où, la conviction de Luc Julia : une voiture autonome de niveau cinq, c’est-à-dire capable de conduire en toute autonomie quelle que sont les circonstances, n’adviendra jamais. La réalité est infinie et ne se prête pas à une modélisation intégrale. D’ailleurs, le défi technologique que représente la voiture autonome est «très, très dur», selon les mots de John Krafcik, directeur général de Waymo, l’une des entreprises subsidiaires d’Alphabet, la maison mère de Google. Dans un article du Wall Street Journal, il affirme même que les voitures autonomes ne seront peut-être jamais capables de conduire dans toutes les conditions météorologiques, comme l’évoque Ophélie Surcouf.

Pour autant, Luc reste un fervent défenseur du véhicule autonome. Il l’utilise lui-même sur autoroute. Mais, dès qu’il arrive dans des conditions plus complexe, il reprend la main. Voilà peut-être d’ailleurs, une métaphore de la relation entre l’Homme et la machine. La machine assiste l’Homme dans l’exécution de tâches prévisible tandis que celui-ci assure la conduite de travaux plus complexes et intuitifs.

En résumé, l’intelligence artificielle n’existe pas parce que :

  • l’expression même de l’intelligence artificielle peut prêter à confusion. Luc Julia préfère parler d’intelligence augmentée
  • L’histoire de l’intelligence artificielle est jonchée de supercheries
  • les promesses de mettre au point une voiture totalement autonome (dites de niveau 5) ne se réaliseront jamais

Et de manière générale, l’intelligence artificielle doit faire face à de nombreux problèmes. Tel est l’objet de notre conversation suivante.

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