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Faire de la France la Silicon Valley de 2030


Thierry Vandewalle - investisseur - Venture Capital - ISAI

Comment faire de l’Hexagone l’épicentre mondial de l’innovation d’ici une douzaine d’années ? Quels ajustements faudrait-il apporter pour qu’il devienne le plus compétitif au monde ? Cette question paraît d’autant plus étonnante que l’Europe se démarque surtout par l’inefficacité de son innovation, laquelle contraste fortement avec les réussites californiennes et chinoises. Il ne s’agit pas ici de regarder tel ou tel projet de startup en particulier mais plutôt d’adopter une vision systémique et globale. Comment l’améliorer ? S’agit-il d’un enjeu de formation, de capitaux, de réglementation, de fiscalité ? Au cours d’une récente discussion avec Thierry, fondateur de Wind Capital et associé chez ISAI, m’a fait part de sa conviction : si l’Europe peine à bâtir des licornes en grand nombre, c’est en raison de son marché. Celui-ci paraît très fragmenté : les langues, les cultures et les régulations demeurent très différentes.

 

I/ Présentation de Thiery Vandewalle

Après une courte expérience dans le conseil aux États-Unis à sa sortie de HEC Entrepreneurs, il lance une startup — financée par le grand fonds de l’époque Europ@web — qui s’est finalement muée en agence de communication digitale. Celle-ci — Wcube — se développe au point de compter une centaine d’employés en 2007, lorsqu’elle est rachetée par Publicis et devient le bras communication digitale de Publicis en France. Après quelques années pour gérer l’intégration à Paris, Thierry prend alors la direction des activités digitales de Publicis en Asie, basé à Shanghai. Son retour à Paris mi 2015 lui donne le sentiment d’un électrochoc. Il trouve des incubateurs à toutes les rues, des investisseurs en grand nombre, une pléthore de startups et des capitaux abondants. L’innovation française s’est totalement transformée depuis son départ en 2010.

Aujourd’hui, Thierry vit à Paris avec ses 3 enfants, a fondé le fonds « Wind Capital » et est associé chez ISAI.

 

II/ Faire de la France la Silicon Valley de 2030 requiert de développer de licornes

Pourquoi l’Europe ne parvient-elle pas à créer des licornes en grand nombre ?

Nous constatons en effet que la France a produit quelques startups qui ont bien grandi comme BlaBlaCar. Pourtant, même si l’écosystème d’innovation français semble bouillonnant, le développement de startups valorisées à plus d’un milliard de dollars avant leur entrée en bourse paraît difficile. Pourquoi ?

 

Ce n’est pas un problème de capital

Assurément, si l’Europe peine à fabriquer des licornes en grand nombre, ce n’est pas en raison d’un manque de capitaux ou parce que la formation présenterait des lacunes. En effet, aujourd’hui, je ne crois pas qu’un bon projet ne trouve pas à se faire financer, que ce soit en amorçage, ou ensuite pendant toutes les phases de croissance.

En amorçage de multiples fonds existent, les business angels sont de plus en plus nombreux et l’Etat via la BPI joue pleinement son rôle.

Sur les tours plus élevés, il existe de plus en plus de fonds français capables de mettre des sommes significatives, et par ailleurs, les gros fonds internationaux ont la France sur leur radar et n’hésitent pas à y investir.

 

Ce n’est pas un problème de formation technique

Thierry, dont l’associé chez Wind Capital, vit dans la Silicon Valley, effectue aujourd’hui à peu près un tiers de ses investissements en Californie. Thierry compare donc sans difficulté le niveau des entrepreneurs français avec celui de la Californie. En France, la qualité technique en ingénierie est très élevée et le niveau n’a pas à rougir de ce qu’on peut trouver dans la Silicon Valley. En revanche, les innovateurs américains ont davantage de facilité avec le marketing, la formulation d’une proposition de valeur, la présentation de leur activité et le développement d’un outil fonctionnel et simple d’utilisation. Ces différences ne suffisent néanmoins pas à expliquer pourquoi on parvient à générer une quantité de licornes dans la Silicon Valley tandis qu’en France, leur nombre reste très limité.

 

C’est un problème de marché

Thierry m’explique alors le parcours typique d’une startup française. Celle-ci identifie un besoin en France, met au point une solution adaptée, trouve des clients et connaît une phase de croissance. Après cela, elle cherche à internationaliser son activité. Deux options s’offrent à elles :

  • 1/ se développer au sein d’un autre marché en Europe comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni,
  • 2/ conquérir les États-Unis.

Le Royaume-Uni et l’Allemagne possèdent l’avantage de se situer à proximité de l’Hexagone. Le marché américain, à l’inverse, est beaucoup plus vaste. Même s’il demeure plus éloigné, il n’est souvent pas plus difficile d’accès, notamment sur les sociétés à très fort contenu technologique. Par conséquent, le conseil de Thierry consiste à rapidement développer ses activités aux États-Unis dès lors que la société a une technologie différentiante forte.

Quelques années plus tard, la startup en question a réussi son expansion internationale aux États-Unis et, elle y réalise, 80 % de son chiffre d’affaires. Dans ces conditions, elle se fait racheter par des investisseurs américains plutôt que par les décideurs français, parce qu’elle y génère la majeure partie de son chiffre d’affaires.

 

III/ Le marché européen reste fragmenté

Thierry a également beaucoup insisté sur la spécificité de chacun des marchés européens. Développer une activité en France reste très différent de piloter la même en Allemagne. Les coutumes, les lois, la langue, et la culture demeurent particulières. On trouve aussi un fossé entre la France et l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni ainsi que d’autres pays européens. Par conséquent, l’entrepreneur évolue dans un contexte où, pour assurer la croissance, il est contraint de mettre sur pied comme une filiale presque autonome du siège parisien. La conséquence ? Les coûts de développement importants.

 

IV/ Le développement de startups américaines demeure indissociable de la taille du marché domestique

Comparons cette situation avec celle d’une startup américaine. Celle-ci se développe en ciblant tout de suite un marché prometteur. Une fois qu’elle l’a saturé, elle atteint une taille critique qui lui permet d’imposer son modèle de produits au vaste ensemble euro-américain. Et c’est ainsi que les jeunes pousses américaines réussissent leur expansion internationale. Elles jouissent, au démarrage, d’un marché domestique suffisamment important pour leur donner une assise financière pour triompher partout en Europe.

Cette même analyse pourrait également s’appliquer à la Chine.

 

V/ Comment la Chine favorise-t-elle l’essor de licornes ?

En Chine, si l’on veut mettre en place une activité de e-commerce, celui-ci doit être validé par l’État. Or celui-ci n’accepte que ceux dont le siège se trouve en Chine. Donc, n’importe quelles organisations qui désirent s’y développer doivent s’assurer d’une présence réelle de leurs opérations dans l’empire du Milieu. Autre exemple : quand on y crée un site web en Chine, il doit être hébergé chez un hébergeur agréé par l’État, avec tout ce que cela signifie. Si l’entrepreneur s’y refuse il pâtit de pare-feu qui ralentit l’expérience de navigation. Ce type de dispositifs ou de réglementations incitent fortement les acteurs mondiaux à implanter une part significative de leurs activités localement, dès lors qu’ils souhaitent que leur activité s’y développe.

En parallèle du paragraphe iv/ précédent, cette forme de protectionnisme « règlementaire » chinoise peut à bien des égards s’appliquer aux États-Unis.

VI/ Le protectionnisme européen reste velléitaire pour ne pas dire inexistant

Thierry compare cet exemple avec la décision de la Direction Générale de la Sécurité Intérieur (DGSI) il y a 2 ans — cette décision a été rendue publique dans la presse —, d’utiliser les services de la société Palantir. Fondée par Peter Thiel, elle est spécialisée dans l’exploitation des Big Data à des fins de renseignement, et est notoirement soutenue par les services américains. Pourquoi la DGSI a-t-elle choisi Palantir alors même que les ingénieurs français sont mondialement réputés en matière d’intelligence artificielle ? Pourquoi se refuser à privilégier un acteur français ?

Il semble cependant que depuis, le gouvernement ait demandé à ce qu’une solution française soit trouvée à moyen terme…

Thierry évoque d’ailleurs un événement récent. Au mois de mars 2018, le gouvernement français s’inquiète de ce que les Chinois et les Américains acquièrent des technologies françaises en grand nombre, en particulier dans des secteurs stratégiques, tels que le spatial, le stockage des données, les semi-conducteurs et les infrastructures financières.

Selon les décideurs politiques, maintenir l’innovation française en France relève d’un enjeu de souveraineté. Par conséquent, ils envisagent de demander aux investisseurs internationaux d’obtenir une autorisation administrative pour acheter des startups dont le domaine de compétence paraît critique. Mais, ce dispositif pourrait nuire à l’attractivité de l’écosystème digitale. Car, dès qu’un dirigeant étranger choisirait de consacrer ses capitaux à certaines jeunes pousses françaises, il devrait, préalablement, obtenir l’accord du gouvernement français. On imagine sans difficulté que cette mesure est de nature à dissuader un certain d’investisseurs.

Autrement dit, il faut peut-être un peu de régulation dans ce sens, mais d’une part il faut le faire sans le dire — au lieu de le dire pour ne pas vraiment le faire —, mais il faut surtout créer des barrières plus subtiles.

 

VII/ Un protectionnisme efficace à l’ère de digital n’existe pas en droit mais en fait

En vérité, il faudrait trouver un autre type de barrières à l’entrée. Celui-ci devrait être non pas du ressort de la France mais de l’Europe entière. Il faudrait plutôt envisager des dispositifs juridiques qui, sans relever du protectionnisme en tant que tel, aboutissent néanmoins à favoriser les startups locales.

Thierry ne prône pas d’ériger des murs ou de mettre en place des douanes. La réglementation devrait, selon Thierry, porter principalement sur les données. Il est vrai que l’on dit que celles-ci constituent l’or du XXIe siècle. Pourquoi ne pas imaginer que les données des Européens doivent être basées en Europe ? Si on pouvait imposer une telle réglementation aux GAFA ainsi qu’aux licornes chinoises, alors, celles-ci seraient contraintes de renforcer leurs opérations européennes.

En résumé, d’après Thierry, faire de la France la Silicon Valley de 2030 demande de construire un écosystème qui favorise l’essor de licornes en grand nombre. Aujourd’hui, celles-ci demeurent très rares : aucun GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), NATU (Netflix, AirBnB, Tesla, Uber) et BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) n’est européen. Selon Thierry, il ne s’agit pas d’un problème de capital ou de formation mais d’une difficulté propre au marché européen. Car celui-ci présente une lacune : il paraît à la fois fragmenté et non protégé. En vérité, si la Chine est parvenue à bâtir des licornes depuis une dizaine d’années, c’est parce qu’elle met les technologies chinoises à l’abri d’acquéreurs étrangers, et leur a fait bénéficier d’un énorme marché intérieur protégé. Jeter les bases d’une régulation européenne qui permettrait aux startups européennes de se développer en bénéficiant du vaste marché européen un peu plus protégé s’annonce déterminant, d’après Thierry.

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