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Innover, oui. Mais pour quoi faire ? Par Denis Lafay


Acteurs de l'Economie - La Tribune
Le 27 octobre, Acteurs de l’économie – La Tribune initiait la première édition des Innowards. Créer un tel événement à Annecy n’était pas innocent : dans ce territoire des Savoies jouxtant la Suisse francophone, la culture de l’innovation est particulièrement fertile. La qualité, le rayonnement des actions d’innovation récompensées en témoignent. Mais aussi interrogent la justification et le sens même du verbe : finalement, à quoi sert-il d’innover ?

Les ressorts personnels, c’est-à-dire éducationnels, entrepreneuriaux, techniques qui conditionnent l’idée puis la volonté puis l’action d’innover sont innombrables. Ils sont propres à chaque histoire personnelle, mais leur résonance est universelle. Citons le rapport à la liberté, à l’indiscipline et à la persévérance, le rapport à la créativité, au risque, au doute et à l’échec, le rapport à l’inconnu, à l’inconfort, à l’humilité, et surtout : au sens. En effet, à quoi sert-il d’innover si on n’y associe pas une raison, une justification. Une utilité ? Et si on ne soumet pas la démarche à la résolution d’une question clé : quel progrès veut-on ?

L’innovation n’est qu’un véhicule

Chacun le sait, l’innovation n’est pas le progrès. Elle n’est qu’un véhicule du progrès, elle ne porte pas en elle, au contraire du progrès, d’améliorer la condition humaine, d’améliorer le substrat civilisationnel, d’améliorer le double accomplissement de soi et des autres. Le physicien Etienne Klein le déplore avec raison : l’innovation s’est substituée au progrès, elle tente d’occuper le vide laissé par ce progrès que l’on redoute et qui manque de perspective, ce progrès qu’on circonscrit avec peine parce que l’avenir fait peur ou tout au moins est illisible car totalement imprévisible et totalement immédiat.

Le progrès est absent des discours politiques, il est menotté aux injonctions matérialistes, consuméristes, marchandes qui l’appauvrissent, la science produit de la connaissance mais aussi de l’ignorance si bien que le progrès de la connaissance n’est pas synonyme de progrès tout court. « La sophistication technique s’est substituée à la recherche de sens« , résume à juste titre Guillaume Villon de Benveniste, auteur des Secrets des entrepreneurs de la Silicon Valley (Eyrolles).

Quelles limites ?

Finalement, le progrès – et donc nécessairement l’innovation -, jusqu’où ? Comment ? Et surtout pour quoi ? Oui, jusqu’où, comment, et pour quoi doit-on faire progrès, produire du progrès, être en progrès ? Le progrès, qui légitime l’innovation, se suffit-il à lui-même ? Doit-il servir indistinctement toutes les espèces vivantes, qu’elles soient animales, végétales ou humaines ? Faut-il l’escorter de limites ? Si c’est le cas, ces limites relèvent-elles d’une morale collective ou d’une éthique personnelle ? Et donc d’une réflexion spirituelle ? Quelle gouvernance, quels arbitrages doit-on élaborer ?

La liste des questions fondamentales que pose le progrès est infinie. Richard Branson commentant et « justifiant » l’accident, en 2014, de son vaisseau SpaceShipTwo destiné aux voyages spatiaux, indiquait : « L’humain a une soif inextinguible de conquête et de progrès. » Certes, mais à quelles fins ? Voilà bien la question de fond à laquelle tout innovateur est confronté.

Arrogance

Le thème du progrès interroge, peut-être comme jamais dans l’histoire, l’humanité dans son ensemble et l’humanité propre à chaque individu. La raison est simple : l’humanité est à un moment inédit de son histoire, vers lequel convergent une capacité d’innovation technique, un champ des possibles, une mondialisation tous azimuts inédits, mais également une menace sur l’avenir de la planète, un niveau d’arrogance, enfin une confiance dans le « progrès qui sauve » eux aussi inédits.

Les innovations techniques qu’il a produites ont toujours permis à l’homme de riposter aux dégâts qu’il provoquait. Aujourd’hui, il dispose d’une maîtrise technologique et scientifique inégalée, lui laissant penser qu’il trouvera une nouvelle fois la parade aux dommages, notamment environnementaux et sociétaux, dont il est l’auteur. « La technologie va nous sauver de tout, pense-t-on communément. Grâce à elle, nous pourrons reconstituer tout ce que nous détruisons. » Cette logique de la domestication, de la domination par l’homme de ce qui entrave le progrès n’est bien sûr pas nouvelle ; mais elle atteint un niveau inégalé.

Le support libéral en question

D’autre part – et bien sûr il s’agit là de la face sombre du modèle libéral par ailleurs vertueux lorsqu’il est libérateur d’énergie, d’inventivité et d’audace -, la cupidité tend à dépouiller l’innovation de son rôle de « serviteur du progrès. » Les exemples sont, là encore, innombrables.

Un parmi tous : les extraordinaires innovations grâce auxquelles il est désormais possible d’éradiquer en quelques semaines le virus de l’hépatite C des corps qui en sont rongés. Les laboratoires facturent le traitement, dans les pays occidentaux, en moyenne 50 000 euros ; en Inde, il est disponible pour quelques milliers d’euros…

Une stagnation ?

Nombre de macro-économistes considèrent désormais que le moment est « historique ». Historique parce que le tarissement des gains de productivité et de la croissance est durable, et s’il est durable, c’est parce qu’il a pour origine la stabilisation, voire l’épuisement d’une partie du progrès technique.

Selon ces « stagnationnistes », le moment ne serait plus celui d’innovations fondamentales, au contraire des époques où naquirent le chemin de fer, l’électricité, l’automobile ou l’informatique. En cause, notamment, le coût, de plus en plus prohibitif, de l’innovation technologique. Peut-être est-ce là, finalement, l’opportunité de réinventer, de réinitialiser le verbe innover ?

Une nécessité

« L’humanité entière est condamnée à vivre et donc à s’entendre avec elle-même, explique l’océanographe Gilles Boeuf. Elle doit accepter de mesurer systématiquement les bienfaits et les méfaits de ses actes, et en évaluer l’irréversibilité des conséquences. Tout cela sans illusions, sans tricher et sans fausses certitudes. Elle doit se réentendre avec elle-même, se réconcilier avec elle-même », poursuit le scientifique à propos de l’innovation.

Le « réveil » de l’humanité passe par l’approche d’un progrès utile, résultant d’un grandissement intérieur synonyme de responsabilité renouvelée. Cela questionne chacun vis-à-vis de lui-même. Et en premier lieu chaque individu en travail d’innover. La nécessité d’innovation est bel et bien indissociable de la nécessité de revitaliser le progrès, et cela réclame d’initier un nouveau rapport à l’avenir puis d’agréger l’innovation au progrès. La qualité du palmarès des Innowards 2016 l’illustre.

Lire aussi : InnoWards | Prix de l’Innovation Edition Savoie Mont Blanc

Article original : http://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/opinion/2016-10-28/innover-oui-mais-pour-quoi-faire.html

Auteur : Denis Lafay

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