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70% de nos conversations bloquent la créativité !


Bloquer la créativité
Bloquer la créativité

Il y a quelques mois, je me suis fixé pour objectif de noter et d’enregistrer des centaines de conversations au sein de mon entourage professionnel et personnel. J’avais pour objectif de voir comment on peut avoir des conversations plus créatives. Curieusement, alors que chaque conversation était unique, j’ai remarqué, d’une conversation à l’autre, des points communs, des similitudes. Ces similitudes ne pouvaient porter sur la nature du propos tenu, chaque conversation provenant d’un contexte singulier et relevant d’un contenu particulier. Plutôt, ces similitudes relèvent d’une habitude de raisonnement.

I/ Le « oui, mais » est un raisonnement particulier
Le "oui, mais"
Le « oui, mais »

En effet, j’ai remarqué que certaines conversations semblent fonctionner selon un raisonnement particulier, le raisonnement du « oui, mais ». Voici un exemple d’une conversation entre un client et un fournisseur. Ici, il est question de la participation à un forum:

  • Le client : j’ai besoin que vous assistiez à un forum pour présenter notre projet.
  • Le fournisseur : oui, mais quelle est la durée de ce forum?
  • Le client : 2 jours.
  • Le fournisseur : 2 jours? Mais, nous ne l’avions pas prévu dans notre contrat. 2 jours, pour un contrat de 4 jours, c’est beaucoup !
  • Le client : oui, mais c’est vraiment important que vous soyez là!

Et, c’est selon le « oui, mais » – c’est-à-dire le fait d’accepter (c’est la partie « oui ») puis d’objecter (c’est la partie « mais… ») – que la conversation s’est structurée dans la demi-heure qui a suivi. Résultat des courses : deux heures plus tard le client et fournisseur continuent de discuter de ce qu’il faut faire au sujet du forum, sans que rien n’avance, sans que rien ne soit décidé concrètement. Vous me direz que c’est le problème de ce client-là et de ce fournisseur-là.

Seulement voilà : j’ai également pris note d’une autre conversation fonctionnant selon le principe de « oui, mais » dans un tout autre contexte. Deux de mes amis construisent une maison et viennent de faire couler le béton sous un soleil d’août. Voici ce qu’ils se sont dit :
  • Paul : Il faut absolument qu’on mette des draps humides sur le béton qu’on vient de couler. Sinon, avec le soleil, le béton va se craqueler.
  • Jean : Oui, enfin bon, tu sais, le béton est déjà assez humide.
  • Paul (agacé): On ne sait jamais, il vaut mieux être prudent.
  • Jean (découragé) : ça ne vaut pas le coup. On va perdre du temps.

 

Ici, le « oui, mais », n’est pas présent explicitement, à la différence du dialogue entre le client et le fournisseur.
Néanmoins, il est présent par la persistance du désaccord. Et l’on voit qu’il se manifeste émotionnellement, puisque l’un  est découragé et l’autre agacé. Cela veut dire que le « oui, mais » peut également se dire par ce qu’on dégage, c’est-à-dire par les émotions que l’on véhicule au cours de l’échange.
II/ Le « oui, mais » a des implications sur le comportement des personnes en présence
J’ai noté, en outre, que ce différend, se traduit également physiquement : au cours de l’échange, Paul et Jean se sont raidis, comme pour montrer qu’ils restent sur leurs positions respectives. Et j’ai remarqué qu’il y avait davantage de distance physique à la fin de leur échange qu’au début. Ils se donc sont éloignés au cours de leur conversation, comme pour attester de la distance existant désormais entre eux, du fait de leurs différences d’opinions. Ainsi, des corps qui s’éloignent, des bras qui se croisent révèlent un désaccord, une désunion. En d’autres termes, le « oui, mais » peut se dire sans se dire… explicitement.
Quoiqu’il en soit, revenons-en à Paul et Jean : ont-ils avancé? Non ! Ils continuent de … discuter. Et ce que je trouve incroyable, c’est de voir un échange bloqué. Et pendant que Paul et Jean discutent, débattent, et argumentent, ils ne font rien. Ils n’agissent pas. Ils ne se passent rien. La bâtisse ne se bâtit plus, faute de bâtisseurs.
A l’évidence, le fond du problème n’est pas l’utilisation de « oui, mais » en tant que tel. Le vrai problème, ce sont le désaccord et peut-être même, au-delà du désaccord, la difficulté à trouver un accord. En effet, on peut tout à fait avoir de bonnes raisons de penser différemment que son interlocuteur. Mais lorsque le désaccord, au début anodin, prend davantage d’ampleur, on voit que rien ne se construit et rien ne se crée. Le désaccord n’est pas le terreau fertile pour l’action.
Le cri, Edvard Munch
Le cri, Edvard Munch

Ce n’est pas tout : le désaccord entre Paul et Jean, en plus de paralyser leur capacité d’agir ensemble, crée de la névrose. Oui, de la névrose! Car enfin, un peu plus tard dans la journée, j’ai eu l’occasion de discuter avec Paul de tout autre chose, et Paul m’a dit qu’il pense qu’il faut mettre des draps humides sur le béton. Et puis, plus tard, Jean et moi jouions aux échecs. Et tout à coup, il me dit qu’il ne faut pas humidifier le béton. Que voulez-vous dire?

III/ Le oui, mais génère des conversations qui ne mènent à rien
Donc, non seulement cet échange a été improductif, au sens où il n’a pas engendré la production, la construction ou la réalisation de quelque chose, mais en plus, cet échange a dégradé l’esprit de camaraderie qui régnait jusqu’alors entre Paul et Jean. En outre, le fait que Paul et Jean continuent de penser au béton tout au long de la journée montre que le dialogue entre Paul et Jean s’est transformé en un double monologue intérieur : le premier, c’est Paul qui se dit à lui-même qu’il faut humidifier le béton; et le second, c’est Jean qui se dit à lui-même qu’il ne faut pas humidifier le béton. Que de temps perdu ! Vous me direz que ce n’est pas grave. Car, au fond, ce n’est que le problème de Paul et Jean ainsi que du client et du fournisseur.
Mauvaise nouvelle : j’ai noté que plus de 70% des conversations professionnelles et personnelles fonctionnent selon le principe du « oui, mais ». Autrement dit, 70% de nos échanges avec autrui paralysent l’action plutôt que de l’encourager, minent l’esprit d’équipe plutôt que de le renforcer, et créent de l’antipathie plutôt que la sympathie. 70% de nos conversations, ne mènent à aucun échange, aucun dialogue, aucune communication à proprement parler.
Et j’insiste sur un point : dans les termes « échange », « dialogue », « communication », il y a, à chaque fois, la notion d’altérité. Et cette notion est tellement essentielle qu’elle est consubstantielle à chacun des signifiants. En effet,
  • dans « échange », il y a le préfixe « ex » (qui en français s’est contracté en « é ») qui signifie « extérieur, dehors ». L’échange, c’est donc troquer avec le dehors au sens étymologique avant de signifier des « communications réciproques » en 1787 comme dans « échanges de lettres », selon leDictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey.
  • dans « dialogue », il y a le préfixe « dia » qui signifie « au travers ». Le dialogue, Le sens du dialogue.
  • enfin, dans « communication », il y a le préfixe « com » qui vient du latin « cum » qui veut dire « avec ». La communication, c’est donc être en rapport avec quelqu’un ou encore « échanger des propos ».

 

Autrement dit, si l’on veut communiquer, échanger, ou dialoguer avec autrui, il faut absolument composer avec lui, intégrer ce qu’il dit dans nos propres pensées, il faut écouter ce qu’il y a dire plutôt que de rester sur ses propres positions ad-vitam æternam. En d’autres termes, le « oui, mais », ce n’est pas le dialogue, ni la communication, ni l’échange avec autrui. Le « oui, mais », c’est deux monologues de gens qui ne s’écoutent pas. La communication propre au « oui, mais » se révèle factice, fausse, fabriquée. Elle n’a rien de vrai. Elle n’est qu’apparence, duperie, faux-semblant et fumisterie.
Et puis, je pose une question simple : les conversations de types « oui, mais » créent-elles les conditions pour la créativité? Autrement dit, si l’on discute avec notre entourage selon le « oui, mais », est-ce que l’on a des conversations qui débouchent sur des idées nouvelles, originales et encore impensées? Repensons à la maison de Paul et Jean : a-t-elle avancé depuis tout à l’heure? Non!
Donc, le « oui, mais » ne fait pas avancer les choses, il ne construit rien, ne produit rien. En ce sens-là, le « oui, mais » n’est pas créatif au sens premier du terme, au sens où il ne donne existence à rien, n’est à l’origine d’aucune construction, d’aucune production. Et n’étant pas productif, pas constructif, il ne peut en aucun cas se prévaloir de créativité, d’inventivité, et d’originalité. Car, pour juger du caractère créatif et original de quelque chose, il faut déjà que cette chose existe. Or, précisément, le « oui, mais » empêche quoique ce soit d’exister. C’est pourquoi, le « oui, mais » n’induisant pas la création n’est pas créatif.
Alors, à tous les managers et à tous les dirigeants : bannissez le « oui, mais » de vos équipes!
Dans mon prochain billet, je vais parler d’une autre catégorie de conversations que j’ai identifiée.

11 commentaires

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  • Bonjour Guillaume,

    Très intéressant ce billet. Je suis curieux de savoir si les résultats de cette recherche ont changé vos perceptions de départ ? 70 % c’est quand même beaucoup, puis-je savoir dans quelle environnement professionnel l’avez-vous fait ? Cela me fait penser aux sessions de brainstorming ou nous notons les gens qui formulent les mots tels que : bonne idée, et j’ajoute … , à la suite de ton idée, je … , je suis d’accord … , et autres. Nous cumulons les points pour déterminer les 1er, 2ème position, cela détend l’atmosphère pendant, et entraine les réflexes par la suite.

    Cordialement
    Michel Landry

  • Guillaume Villon de Benveniste Auteur de l’article

    Bonjour Michel,

    Merci pour votre commentaire.

    J’ai réalisé ce sondage en écoutant plusieurs types de conversations:
    1/ les conversations de mes collègues autour de la machine à café en entreprise
    2/ les conversations de visu avec certains de mes collègues
    3/ les conversations collectives, notamment au cours de réunions où 5 ou 6 personnes sont présentes

    Enfin, en dehors du registre professionnel, j’ai utilisé des conversations entre amis.

    Je suis tout à fait d’accord avec l’analogie du brainstorming! Je crois que nous gagnerions tous à « co-construire » plutôt qu’à chercher à marquer notre différence avec tel ou tel interlocuteur.

    Puis-je vous demander dans quel contexte vous organisez des séances de brainstorming? Est-ce pour développer des nouveaux produits, nouveaux services, nouveaux processus?

    Au plaisir de vous lire,

    Cordialement,

    Guilaume

  • Bonjour Guillaume,

    Très originale votre approche ; discussion vs innovation.
    Concernant votre question, j’utilise ces techniques de brainstorming en session d’innovation et oui en développement de produit également. Il s’agit d’en faire un ‘jeux sérieux’ (serious game).

    Bien balisé, ces techniques portent leurs fruits. Elles changent le centre d’attraction dans ces sessions qui est de ‘faire valoir mon idée’ vers ‘il me faut plus de points ;)’.

    C’est la raison pour laquelle votre recherche à agréablement attiré mon attention. Ces techniques et vos conclusions s’apparentent bien je trouve.

    Cordialement
    Michel Landry

  • Guillaume Villon de Benveniste

    Bonjour Michel,

    Merci pour votre commentaire. Je suis un grand fan des « serious games ». Pour moi, les jeux sérieux s’appuient sur un des ressorts principaux de la créativité: être dans le jeu plutôt dans l’enjeu.

    En effet, en entreprise, il y a une telle pression du résultat et de la performance que les collaborateurs se préoccupent surtout de l’enjeu. Ce faisant, ils activent la partie analytique du cerveau, qui est effectivement très efficace pour mener un projet à son terme et pour exécuter une stratégie. Mais, en même temps, ils délaissent un mode de raisonnement plus associatif et plus créatif. Et donc, une façon de reconnecter les collaborateurs à une logique de créativité, c’est les jeux sérieux.

    N’était-ce pas Einstein qui disait: « L’esprit intuitif est un cadeau sacré et l’esprit raisonnable est un domestique fidèle. Nous avons créé une société qui honore le domestique et a oublié le cadeau. »

    Au plaisir de vous lire,

    Guillaume

  • Nestor Gismondi

    Bravo pour ce rappel!
    Le « Oui, mais… » c’est un vrai fléau paralysant!

    Il a un double effet négatif: il bloque la créativité positive et focalise l’esprit sur le « mais », c’est dire dans la recherche des contre-arguments.

    Il y a des personnes qui défendent cette mécanique parce qu’elles dissent que l’argument dévient plus fort s’il survit au challenge, le principe (Nietzschenien si on veut…) de « tout ce qui ne tue pas rend plus fort »). Personnellement je crois que les idées nouvelles/créatives sont encore trop fragiles pour survivre ce challenge, elles ont besoin d’être alimentées, de grandir, avant d’être challengées. Autrement elles n’ont pas l’opportunité de devenir plus fortes, elles sont simplement tuées, « tuées dans l’oeuf ». Elles ont besoin de « et » et pas de « mais ».

    • Guillaume Villon de Benveniste Auteur de l’article

      Bonjour Nestor !

      Merci pour ton commentaire. Effectivement, les idées créatives sont beaucoup plus fragiles que les autres et elles besoin de « et », c’est-à-dire de co-construction plutôt que d’opposition. Et, je crois que nous gagnerions tous à écouter les idées des autres pour ensuite chercher à les enrichir. Car en fait, parfois, on utilise le « oui, mais » tellement vite que l’on n’a pas écouté l’idée que l’on contredit.

      Donc, un autre avantage du « oui, et », c’est qu’il force l’écoute. Qu’en penses-tu?

      Guillaume

  • Nestor Gismondi

    Absolument d’accord. Dans certaines réunions de travail j’ai proposé, parmi les règles de conduite de la réunion, de réserver tous les « mais » et les objections pour la fin, cela a très bien marché et en plus c’est beaucoup plus agréable…

    Je viens juste de croiser une citation classique très à point:

    “A new idea is delicate. It can be killed by a sneer or a yawn; it can be stabbed to death by a quip and worried to death by a frown on the right man’s brow.”
    ― Ovid

  • Bonjour,

    Ce billet est très intéressant ! On devrait plus souvent prendre conscience de ce qui facilite ou de ce qui freine la poursuite d’un échange … l’idée d’enregistrer des conversations de votre entourage est très intéressante ! Le « oui, et » que vous avez proposé dans un autre article comme solution à l’impasse du « oui, mais » devrait être plus souvent utilisé. Je me demande s’il y aurait d’autres stratégies à mettre en pratique pour faciliter l’échange et mieux communiquer. Des idées me viennent : laisser plus de temps à celui qui parle pour qu’il puisse exprimer tout ce qu’il a à dire et donc ne pas avoir peur des pauses dans l’échange, se caler sur la posture et les gestes de l’interlocuteur… la prise en compte de la communication non verbale notamment. Il pourrait être envisageable de faire une étude audio-visuelle (enregistrement de données de parole sous Praat et enregistrement de données vidéo avec le logiciel ELAN par exemple). Quoi qu’il en soit, votre projet de recherche laisse entrevoir des découvertes prometteuses !

    • Guillaume Villon de Benveniste Auteur de l’article

      Salut Hervé,

      Merci pour ton commentaire. Qu’est-ce que tu veux dire quand tu dis « Haro sur VGE »? Tu veux parler de Valéry Giscard d’Estaing?

      A bientôt,

      Guillaume